MARTIN QUI ES-TU ? ( I )

200.000 MARTIN , en France.
Les BERNARD sont loin derrière, avec 100. 000, suivis des THOMAS, puis des PETIT et des DURAND.

Et alors grand-père avec tes 6 garçons, tes 13 petits fils, 15 arrière-petits-fils,
Une belle lignée de Martin qui s’en va grandissant. Bien entendu je n’aurais garde d’oublier les filles, petites filles et arrières petites filles.
Cela fait tout de même beaucoup de Martin au travers de la France. Difficile de se faire un prénom dans tout cela.

Grand-père,
Né en 1876 c’est en 1900, à 25 ans, que tu vas quitté tes parents pour aller t’installer, ho pas très loin, dans une maison du village avec ta chère Adèle, au pied de l’église.
C’était un bonheur, enfant de chœur, le dimanche, au moment du très saint sacrement, d’aller chercher vers toi, pour mettre dans l’encensoir, de la bonne braise au feu à l’âtre. Tu me disais « je t’ai mis du bon bois qui fait de la bonne braise » . Et, malicieux, avec la pincettre tu la retirais du feu, toute rouge, tu la posais dans ta main toute caleuse avant de la verser dans le foyer de l’encensoir. Tu sais, Grand-père, j’ai toujours beaucoup admiré cette maison, bien faite, bien calée avec sa petite écurie, la petite grange, le fond de grange, l’habitation,et ‘ l’ahier ‘ ( le hangar ) avec son four à pain familial et le petit jardin. Elle n’est pas haute, bien proportionnée, où tout y est bien rangé, sise au pied du grand mur de soutainement de l’église, à l’ombre d’un immense poirier dont nous appelions les fruits ‘poires souveraines ‘ . Très dures, ces poires, rondes et grises, elles murissaient lentement durant l’hive . Alors on pouvait les manger blettes. Mais comble de bonheur, à la fin de la cuisson du pain dans le four, ta femme, grand’mère Adèle, les y déposait (une fois cuite à l’eau ) , à la place du pain pour en faire de délicieuses poires sêches. C’était notre friandise. Une poire, pas plus, car il y avait du monde à la maison .

Le samedi 25 avril 1930 à Graffigny-Chemin tu mariais ton fils Henri avec Alix Vauthier, jolie brunette, fille d’un de tes proches voisins. Elle avait 22 ans et lui 23. Il était brun, frisé, solide, un beau menuisier qui travaillait avec toi et ton fils ainé Pierre, dans ta boutique, au fond de la grange de la maison de ton père Edmond Martin. C’étaient le premier de tes douze enfants que tu mariais. Naturellement, moi Claude je débarquais 10 mois après, soit le 23 février, un jour plein de glace m’a raconté ma mère, premier de tes petits enfants, qui seront une bonne trentaine à la suite. A l’époque il était bien vu et même très recommandé de faire ses preuves sitôt le mariage consommé ; mais surtout pas avant. Gare à la naissance avant les neuf mois : que de soupçons, même à quelques jours près ... A la suite arrivaient Thérèse, Raymond, François, Luc, Odile et Denise.

Puis c’était de tour d’Edmond, charron de son état, de quitter la maison paternelle pour rejoindre Marguerite, dans la même année. Et ce fût : Maurice, René, Yves, André, Gérard, Michel. Une belle lignée de garçons, avec les arrière-petits fil , très nombreux.
Mommon ou le charron installerait sa boutique dans sa maison. Si bien que chaque fois que je venais en vacances ( j’étais interne et ne venais que tous les trois mois et c’était en temps de guerre ) et que je lui rendais visite ainsi qu’à tante Guerite, il quittait son établi pour venir causer un peu à la cuisine : Tante Guerite m’offrait du cassis et mommon buvait une pette goutte. J’ai toujours gardé dans ma mémoire et mon cœur cet accueil sympathique et chaleureux que je trouvais chez tante Guerite. Et le souvenir de ce beau bois jaune d’or de l’acacia qui servait principalement à la fabrication des roues. Et encore quand mommon bandait les roues de chariot chez Willy, dit Popette, le maréchal : c’était spectaculaire, cet association du bois et du fer chaud, plongé dans l’eau froide, entre les mains du charron et du maréchal.

Geneviève suivait de peu et l’année suivante, montait à Tollaincourt pour s’installer avec totor ( Hector Aubert ), comme nous disions, chaisier à Villotte. Et nos cousines s’ouvrent à la vie : Marie-Thérèse, Clotilde, Monique et le petit frère Jean Pierre. On aimait bien Totor, il racontait des histoires et avait le chic pour faire bouger son cuir chevelu. Ah cette montée pour arriver tout là haut. On venait de se taper Graffigny – Chaumont la ville,Champigneulles, Germainviller, Blevaincourt et Rozières en vélo avec papa et puis, arrivés entre Rôcourt et Tollaincourt, il fallait encore monter cette côte qui me paraissait infinie ... Mais pour la fête ou pour une communion, çà aidait au moral. Papa aimait beaucoup ses sœurs et ses nièces ; même que parfois maman en était un peu jalouse. C’était pour lui un grand plaisir de venir à Tollaincourt. Je crois que j’en ai été influencé, car moi aussi je venais avec plaisir chez tante Geneviève et chez Tante Madeleine.Venons en à elle, à présent.

Madeleine, elle, rejoignait Lucien ( Laurrin) maçon à Tollaincourt en 1933 pour nous donner : Jean Marie, Anne Marie, François, Christiane et Pierre. Je me souviens de certaine communion chez l’oncle Lucien, c’était pas mal. Et quand j’étais soldat, venant de Sarrebourg, je débarquait à Lamarche et montait la-haut pour emprunter un vélo afin de rejoindre Graffigny. J’aimais voir l’oncle Lucien, avec son père et son frère, venir à Graffigny, quand ils ont construit la boutique, avant la guerre. C’est à ce moment là que papa, son frère Pierre et grand-père quittaient le fond de notre grange pour s’installer dans les nouveaux locaux tout neufs de cette boutique, grand-père à l’entrée, à droite, avec son petit établi et ses outils de tonnelier, papa et Pierre au fond, face au verger et Bernard, plus tard ...

Ces mariages là, c’était avant la guerre. Pour parenthèse toute ma vie a eu pour repère, comme pour beaucoup d’autres, trois périodes : avant la guerre – pendant la guerre – après la guerre. Moi j’étais un produit d’avant guerre, par exemple, et donc un bon produit.
Poursuivons ; cette fois ; pendant la guerre :
Pierre, menuisier ayant attendu sagement d’avoir 40 ans pour se marier, en 41 rejoignait tante Renée, ma tante par ma mère, veuve de Emile Vauthier et déjà mère de Michel et Elisabeth, dite Tété. Ils restaient au village et mirent au monde Anne-Marie et Jean-Marie. Pierre était le seul chasseur chez les Martin. Il était mon parrain, outre sa belle moustache blonde, il portait de superbes pantalons de velour noir, pantalons de charpentier gonflant sur les côtés. Je me promettais de porter de tel pantalon quand je serais grand. C’est lui aussi qui magniait le grand couteau quand il s’agissait de saigner le cochon.

Et toujours pendant la guerre, en 44 : Augustin, notre oncle tintin, celui qui parlait le plus, et racontait des histoires, se jetait dans les bras de Marie-Louise, dite Malou pour s’installer maréchal ferrand à Robécourt. Ils donnèrent le jour à Henri et Françoise. J’adorais le voir férer les chevaux, j’ai encore l’odeur de la corne brulée dans les narines.

Bebeth, en 44 se mariait à Henri ( Gaucherot ) dit ‘Catherine’ , frère d’arme de Pierre, coutelier de son état, pour aller s’installer à Biesles. Et puis ce furent Francis, Noël et Odile.

Bernard, menuisier, après la guerre, suivait les traces de tintin pour épouser Marguerite, la sœur de Malou. A Graffigny naissaient de leur union : Evelyne, Danièle et Dominique.

Les années ont passées et je n’ai pas tout su ni entendu, dans les maisons, les familles, les rues du village ou dans les champs les jours de fenaison ou d’arrachage des pommes de terre ou encore mieux au coin du feu, l’hiver, lors des séances d’écossage de haricot ou même lorsque papa ’faisait les gauffres’ au feu à l’âtre, lieu de bavardage par excellence lorsque un vin chaud accompagnait la veillée. Il faut dire que tu n’étais pas très bavard, grand-père, comme d’ailleurs tous les ‘martin’ aux dire de tes filles, belles filles ou de mes cousines.

Voilà, et puis chacun des petits enfants se sont établis, comme on disait, avec femmes et enfants, dans les villages du voisinage ou plus loin dans l’est de la France et ailleurs. Aujourd’hui vous êtes tous là ou presque, sans oublier ceux qui nous ont quitté trop tôt : Rinette, Thérèse et Jean son mari, Claude mari d’Odile, Francis , Raymond , Benoit, Augustin, Nanot.
Les douze enfants de grand-père sont devenus : 34 cousines ou cousins germains, avec 27 conjoints et leurs enfants et conjoints de ceux-ci. Grand-père aujourd’hui nous formons un groupe de 150 personnes.

Bien sùr je ne veux pas oublier nos tantes Marie-Thérèse et Clotilde, religieuses aux Indes, ni la douce Simone, ni l’oncle Joas ( Jean ) avec son vélo made in Graffigny.

Je ne veux pas tomber dans un panégirique à la gloire de nos aieux. Mais je voudrais simplement vous donner le sentiment le plus profond que j’ai gardé de Grand’mère Adèle, de grand-père Henri et de tous leurs enfants. Oui ce qui m’a le plus marqué c’est :
la loyauté - la parole donnée jamais reprise ( d’autre parleront de ‘martin têtu’) , la sagesse et l’équité dans le travail en commun – le respect des parents et aussi le respect de l’ainé lorsqu’il était appelé à arbitrer. Un seul regret : trois siècles de menuisiers, charpentiers, luthiers, charrons se terminent, sans successeurs à Malaincourt ou Graffigny.

Grand-père, au décès de ton fils, mon père : ma mère me confiait un document qu’elle avait trouvé dans une vieille caisse en bois sur le grenier de la maison que nous habitions, maison qui précisément venait de ton père, mon arrière grand- père Edmond Martin et où était installé la boutique. Ce papier c’était le diplôme d’institutrice de Augustine Voilqué, ta mère et mon arrière grand’mère, diplôme délivré le 8 mai 1864 par le recteur de l’acamédie de Dijon sur lequel était porté les mentions : Ministère de l’instruction publique , « Mademoiselle Voilqué Augustine Julienne née à Nogent le 31 janvier 1846 a été jugée apte au brevet de Capacité pour l’enseignement primaire, l’instruction religieuse, la lecture, l’écriture, les éléments de la langue française, le calcul, le système légal des poids et mesures, les travaux d’aiguille ...» Elle se mariera avec Edmond Nicolas Martin en 1874 et tu viendra au monde le 05 sept. 1876.

Les prénoms les plus usités : chez nos ascendants
Nicolas – Augustin – Marie – Charles – Jean – André – Jeanne – Pierre ( Pierre Martin né en 1671 – le plus lointain connu ) – Louis – Claude – Charles – Marguerite – Henri – Anne – Catherine - Mais aussi quelques prénoms peu usités et qui pourraient inspirer nos futures mamans :
Adèle – Aménia ( grand-mère s’appelait exactement Marie , Amenia , Adèle ) – Hortense – Félicie – Anastasie – Reine – Julie – Julienne – Alix

Nous avons connu et souvent entendu, du moins les nommés martin, l’expression : « ah, oui , l’âne martin ». Papa m’avait toujours dis tu réponds : « oui, mais aussi il y a beaucoup d’ânes qui ne s’appellent pas martin » …

Par contre ce nom très, voir trop répandu, nous évite beaucoup de surprises ou calembours. En effet, j’ai relevé dans un livre sur les noms de personnes, sur l’annuaire du téléphone ou sur les annonces de journaux quelques perles dont en voici quelques unes :
Le titre d’un livre : « La politique agraire , par Marc Dufumier. »
Dans le journal Le Midi Libre du 29.10.81 : « Patrick Bordelle , inculpé de proxénétisme »
Dans l’annuaire , pages jaunes : Dr Malokrane – Dr Bouché , chirurgien - Docteur Piquemal : mésothérapeute – Dr Bargeot , psychiatre - Dr Le Gland spécialiste en dermato-vénérologie – Mr Durillon , pédicure - M. Le Borgne, opticien - Mme Bobo-Lala : infirmière
Cartes de visites : M.Péteur , employé au service du gaz – Maître Filoux , notaire – M.Aurevoir , gardien de cimetière – Mme Manicon , sage femme - M.Lacrotte , inspecteur de salubrité – M.Poubel , délégué pour l’environnement – M. Bonrepos , pompes funèbres.
Tout cela est authentique. Alors mes cousines, mes chères cousines par alliance soyez heureuses d’être mariées à des martins, c’est un nom bien commun mais cela limite les dégâts.

La maison de mon père se situe sur la route de Malaincourt, la dernière du village voisine de la maison de Hélène Richard, dans le virage en montant, maison que je n’ai connue qu’en ruine, car elle avait brulée. Enfant, avec ma sœur Thérèse, nous y avions des très belles cachettes, dans ces ruines, pour nos petits trésors, dans un creux d’un mur calciné où dans quelques buissons poussés là, entre les pierres noircies. A coté un beau nid de chardonneret. C’était notre secret. Mais bientôt arrivaient nos petits frères, Raymond, François, et Luc, puis les petites sœurs Odile, Denise. Alors adieux à ce coin de paradis ; il fallait toujours les traîner avec nous pour les garder, les petits frères, quelle plaie, pendant que la maman était au jardin ou dans les champs et le père à la boutique ou chez les clients.

Martin qui es tu

 


JUIN 40 ( Martin qui es tu II )

Il est 6 heures du soir. En ce début de juin 40 le soleil donne encore au dessus des bois de nueillon en cette fin de belle journée annonciatrice de l’été. Il régne un grand silence sur le village, en ce temps de fenaison. Nous n’avions plus de nouvelles cohérentes. On attendait les boches et on se doutait qu’ils n’étaient plus bien loin.

Comme par hasard, peut-être pas car on attendait sans attendre, nous étions tous à la maison, précisèment à la cuisine, papa, maman, Thérèse , Raymond et moi sans oublier Fançois dans le petit lit ( il avait 17 mois ) .

« Maman les v’là » dis-je en regardant par la fenêtre en direction de la route de Malincourt. Ho !C’est en vélo qu’ils arrivaient, les boches, que les bruits de guerre lointains nous annonçaient depuis quelques jours. Oui, des « éclaireurs » ajoute papa. Nous attendions des chevaux ou des véhicules automobiles, ou des motos. Non, en vélo … ! Un allemand se détache et se dirige droit vers notre maison. Maman veut fermer la porte. Non dit papa, cela ne sert à rien.
Ce grand gaillard met pied à terre, appuie son vélo contre le mur, et le voilà devant nous dans l’encadrement de la porte. « Y-a t’il des soldats ici » demande t’il en parfait français. « Il y en avait tout à l’heure » répond papa. Le voilà reparti et il entraîne son escouade de cyclistes vers le village. C’est à ce moment là que nous avons commencé à entendre des coups de feu.

D’abord retirés dans le fond de la cuisine, puis dans la chambre à four, nous nous terrons finalement dans la cave où nous rejoignent Constance, la voisine et les réfugiés de la famille Muller. Papa y installe quelques planches qui, avec quelques couvertures, serviront de lits. Nous y passerons la nuit, plus d’éléctricité, une bougie, des prières. C’est au cours de cette nuit que Graffigny fut envahi, un seul obus tiré sur le toit du clocher dont le trou sera visible tout au long de la guerre. Il y avait peu de troupe, seulement une compagnie ou deux de sénégalais, qui furent tous tués ( ordre était donné de ne pas les faire prisonniers ) : ils étaient en train de manger une poignée de riz lors de l’arrivée des éclaireurs allemands et pour ce faire avaient quitté un semblant de barrage érigé en travers des virages à l’entrée de Graffigny. Lorsque le gros de la troupe arriva ils étaient dispersés essayant de se cacher car ils savaient ce qui les attendait, les gradés français ayant disparu. Le surlendemain maman et moi, en allant traire nos deux vaches rapatriées dans le petit verger, derrière chez nous, nous buttions sur quelques cadavres laissés là au bord d’un début de trou que les allemands avaient fait creuser par les sénégalais avant de les abattre.
Le lendemain matin c’est grand père Henri qui s’est retrouvé avec un pistolet sous le nez. Oui, le maire avait quitté Graffigny, de même que le curé d’ailleurs et c’est grand-père, en tant qu’adjoint qui représentait l’autorité du village. Paraît–il qu’au cours de la nuit, ou sur le matin, un civil aurait tiré sur un soldat allemand depuis le toit d’une maison, vers chez Gény ou Tante Guerite. Les Allemands voulaient savoir de qui il s’agissait. Grand-père n’a pas bronché; d’ailleurs personne ne savait si c’était vrai ou pas. Alors les allemands voulant marquer leur passage de vainqueurs et nous mettre au pas décidèrent de réunir devant l’église tous les hommes de Graffigny, pour l’exemple, pourquoi faire ? En fait tous les hommes présents furent alignés le long du mur, devant l’église, en rang par deux, debouts.
Nous regardions, sans crainte, car l’ennemi triomphant ne paraissait pas méchant, ni brutal et les soldats étaient de joyeux conquérants car, pour eux, la guerre serait bientôt terminée. Ils ne savaient pas ce qui les attendaient, ni nous d’ailleurs. Lorsque les hommes furent bien alignés, sous la chaleur de l’après-midi, dans l’heure qui suivit : s’installa sur la place de l’église la musique militaire du régiment qui nous gratifia d’un concert. C’était la première fois de ma petite vie que je voyais et entendais un orchestre, j’étais subjugué je le reconnais, car de la musique je ne connaissais que les chants de ma mère et l’orgue de l’église avec ses chantres. Nous n’avions pas de radio. Et je n’avais pas connu mon grand-père Emile Vauthier, violoneux du village qui est revenu de la guerre de 1914, ayant perdu ses esprits et qui devait mourir plus tard à l’hôpital psychiatrique de St Dizier alors que j’étais jeune encore. Je n’ai donc pas pu entendre le son de son petit violon, violon que j’ai, don de ma mère, dans mon bureau, en triste état, mais tout de même. Ceci dit le concert terminé : le commandant annonce que tous les hommes alignés vont être embarqués en camion direction Neufchâteau. Papa m’appelle et me demande d’aller chercher une veste à la maison, car il était en bras de chemise, ayant quitté son travail pour répondre aux ordres de l’occupant. Ce que je fis en vitesse.
Fait et dit, ils furent embarqués dans des camions. Ils ne restèrent que quelques jours, occupés principalement à nettoyer les rues de Neuchâteau, ville qui avait été bombardée ; papa fut employé à remplacer des vitres cassées. Pendant ce temps la vie continuait au village, la reserve de farine venant à diminuer sévèrement, le boulanger étant prisonnier, le mitron faisait le pain avec Madame Niver, le maire toujours absent, grand-père Henri dù réglementer la distribution du pain et les heures d’ouverture du magasin, heures pendant lesquelles il se tenait à l’entrée pour faire respecter un certain quota par famille. Je n’étais pas peu fier de le voir là faire la police. Plus tard viendraient les tickets de rationnement pour le pain, toute l’alimentation, les vêtements, les chaussures, le tabac, l’amour … ! etc ...
Un rude choc tout de même : les boches étaient chez nous. Dans les mémoires ( à entendre ma grand’mère Jeanne ) le fait que les uhlans en 1870 coupaient les mains droites des garçons afin que plus tard ils ne puissent faire la guerre …. Et si cela se reproduisait …
Pour une anecdote touchant à cette peur : les soldats allemands nous ayant donné du chocolat : maman ne voulait pas que nous le mangions de peur d’être empoisonnés « Mais non, maman, c’est du chocolat des coop » Effectivement ils l’avaient pris à Levécour, dans un magasin coop. Nous avons aussi goûter à leur pain noir, pas bon du tout.
Lorsque les allemands arrivèrent nous venions juste de rentrer à Graffigny après avoir trainé sur les routes de la Haute Saône, sur un chariot tiré par les chevaux de parrain Serge, nous mêlant à la foule des réfugiés fuyant vers où ? Nos familles avaient décidé de partir en se dirigeant vers la Suisse, plein de peur et d’illusion. Nous devions être 7 ou 8 enfants sur le chariot plus les parents, les couvertures et les bagages. Je sais que chez Edmond étaient partis avec Gilbert Thouvenin et sa famille …
Vers Jussay, ce nom m’est resté en mémoire, à la suite de mitraillage par des avions dits italiens et du bruit de guerre qui se rapprochait et aussi des mauvaises nouvelles concernant le recul de l’armée française, il a été décidé de rentrer pour ne pas se trouver dans la bataille, loin de chez nous et il était trop tard pour aller plus loin et où ? Bien nous en a pris : nos maisons n’ont pas été visitées par l’ennemi .... Monsieur le Curé Favre qui était parti y a perdu bon nombre de bonnes bouteilles et plus tard ses fusils de chasse qu’il a du donner à l’ennemi. A propos de bouteille, mon cousin Milchel doit s’en rappeler, nous en avions trouvé deux dans les fossés du bois de Chaumont la ville juste après la débacle des troupes françaises passées dans la région. Pêle mêle dans les fossés se trouvaient des chariots brisés, des équipements de soldats, cartouchières en cuir, des sacs, etc... Précieusement nous avons planqué ces deux bouteilles dans un creux bien frais du clos de La Croix l’Aumonier. Nous avons pu en casser le goulot ou les déboucher et chaque jour lorsque nous allions chercher les vaches, moi en Gotinveau et Michel à la Croix l’Aumonier, nous allions y boire un petit coup. On n’a pas tout bu, car vers la fin, des bestioles s’étaient installées dans la bouteille, mal fermée. Ce fût un secret bien gardé, secret qui peut être levé aujourd’hui, il y a presciption je crois ...
Pas de nouvelles des soldats : Pierre, Edmond,Tintin, Pierrot Vauthier, Minet, etc ... Seul de mes oncles Pierrot fût fait prisonnier à la ligne Maginot aux frontières de l’Alsace, les autres rentrèrent comme ils purent, ayant été démobilisés dans la partie de la France, dite zone libre.
Puis ce fût tout ou presque. Le manque, les ficelles en papier, peu de sucre, pas de chocolat, peu d’huile, la soupe au lait salée, etc ... Je ne parle pas de l’internat avec les topinambours et les rutabagas.
La vie allait s’organiser dans l’inconfort, le manque quotidien de tout, sauf, bien sùr les patates, les légumes et les fruits du village et encore pas pour tout le monde … les cochons ou veaux tués en cachette, les hommes au maquis, les résistants, les collaborateurs, le marché noir, le troc, porter du blé au moulin de Pompiere pour avoir un peu de farine, avec des vélos aux pneus fatigués pourvoyeurs de crevaisons, hein Michel, hein Bernard, le pneu rembouré avec de l’herbe, faute de chambre à air réparée, le colza pour l’huile jaune, la fourniture de foin à l’occupant : papa fauchait des orties qui bien séchées partaient en bottes en guise de fourrage, les réquisition de blé, le fusil Lebel réparé et caché au grenier, le fusil mauser ( allemand) que j’avais trouvé sur le tas de bois de grand’mère, chez nanette. De temps en temps, depuis la boutique papa ou Bernard tirait une balle dans un arbre pour l’amusement, et quel amusement, enfin ce n’était pas prudent : dénonciation toujours possible de posséder une arme de guerre, les colis pour Pierrot prisonnier que nous portions à la gare de Levécourt ou de Bourmont à pied bien entendu. Le cabriolet attelé de la jument comtesse qui servait à mener en gare de Hâcourt, Monsieur le Curé qui se rendait à Langres à l’évéchê.
Je ne saurais dire les difficultés quotidiennes dues à cette occupation tant pour les déplacements, l’outillage, les matériaux, etc ... rien que des ersatzs, comme de l’orge grillé pour le café, ou simplement mélangé, etc ... souliers à semelle de bois ... pas de chocolat, pas de bonbon, pas d’orange etc ... Un livre ne suffirait pas à raconter tous les détails de ces 5 années plus que difficiles. Et pourtant dans les semaines qui ont suivi l’ocupation les allemands ont beaucoup fait pour nous séduire. Je vois encore une compagnie, faux sur l’épaule, passer devant chez nous pour aller faucher les foins dans la Courbe, sur Malaincour. Et ce zèle à nous faire balayer les rues tous les samedis, avec visite sur place, à cheval par la Feldgendarmerie, installée à Bourmont. C’était assez rigolo, car chacun ne balayait que devant sa porte comme on pourrait dire. En effet, comme nous étions requis par les parents pour faire ce travail : on ne balayait que la moitié de la rue, laissant l’autre moitié pour le voisin d’en face. Mais comme il n’y avait personneà l’époque, la rue était à moitié faite. Il a fallu se résoudre à la nettoyer sous l’oeil des cavaliers allemands ( les rues n’étaient pas goudronnées et les bêtes, poules, cheveaux, vaches, passaient quotidiennement . Il y avait de quoi faire ).
Mais les grosses difficultés et souffrances restaient à venir c’est une autre histoire .

Début septembre 1944, en cette fin d’été, en vaine pâture, nous gardions les vaches en Neuillon, mon cousin Michel et moi,par un bel après midi : « regarde sur la route de Malaincourt on dirait des tanks, ils ont une étoile dessus » Une étoile ? c’est qui ? des boches ou les américains ? Tant pis on décroche et dare dare on ramène les vaches à l’écurie.

Ce n’était pas les américains, mais bien l’armée Leclerc, des français sur des chars américains. D’autres, beaucoup plus nombreux arrivaient de Bourmont filant sur Vittel.
Tout le village était sur les bas côtés de la route, vers le café Bayard pour voir nos sauveurs.
Chacun aurait voulu donner, qui une bouteille, qui un bouquet , qui un baiser ( pour les filles bien entendu ) .
Alors il est décidé d’aller sonner les cloches à l’église de Graffigny : elles sonnèrent de 8 H du soir à Minuit sans s’arrêter, chacun à son tour tirait une des trois cordes. La grande volée pendant 4 heures. Et le lendemain un drapeau français était accroché en haut du clocher.
C’était papa et Bernard qui l’avait hissé là-haut.
Il a fallu tout de même attendre le 8 mai de l’année suivante pour que la paix fût signée .… et que l’on commença vraiment à vivre un peu plus normalement.

Restait à panser les plaies laissées par cette longue occupation des allemands - on disait : les boches - les teutons – les verts de gris , les chleux etc ... et quand on pétait on disait « encore un que les boches n’auront pas ». Ca soulageait deux fois …
Il reste au village une stèle à la Montagne en souvenir de l’équipage des canadiens morts dans la chute d’un avion de parachutage le 23 juillet 1944, une stèle devant la mairie rappelant le sacrifice des sénégalais tués en 1940. Et sur le monument au mort est grâvé le nom de Adamiste André mort au combat en 1940, le frère de Tante Guerite épouse de Edmond Martin.


L'OBERLIN ( Martin qui es tu III )

Le jour n’était pas levé et la rosée perlait encore sur l’herbe haute que déjà mon père, la faux sur l’épaule, la musette en bandoulière et le coué bien accroché à la ceinture partait d’un bon pas pour aller faucher du foin dans la Comb’gé. Il était menuisier de son état, mais avait deux vaches ce qui l’aidait à nourrir sa famille. Je l’accompagnais et j’aimais partir tôt, le matin, sur la route blanche ( non goudronnée ) de Malaincourt.
La veille il avait r’battu sa faux avec la pointe d’un marteau, à petits coups redoublés sur le bord de la lame appuyée sur un coin en fer, afin de l’amincir au maximum et lui redonner du tranchant. Par la suite, tout au long du fauchage il l’aiguiserait au moyen de la réfilotte mise à tremper dans le coué, corne de vache pointe en bas, à laquelle était fixé un crochet. Ce crochet permettait de pendre le coué à la ceinture du pantalon, devant ou derrière selon l’habitude du faucheur, ce qui permettait de l’avoir toujours sous la main. Ce coué était rempli d’eau, ainsi la réfilotte était toujours humide, indispensable pour un bon résultat lorsque la rosée avait disparu sous la chaleur du soleil levant. Mais il arrivait, par un été très chaud qu’il n’y eut pas de rosée et plus d’eau dans le coué pour faucher toute la matinée, que pensez-vous qu’il arriva ? trouver un liquide de substitution …
Au milieu de la matinée c’était la pause, le casse-croûte, un morceau de pain, du lard froid, un peu de fromage et quelques goulées de pique, bues à même le litre, ma première leçon pour apprendre à boire à la bouteille sans baver, la lèvre supérieure contre l’ouverture du goulot et la lèvre inférieure en dessous. La pique s’appelait aussi le second vin, car une fois le vin soutiré de la cuve, après fermentation, on versait de l’eau et du sucre sur le peu de jus de raisin qui restait dans la cuve avec la rafle, les pépins et les peaux de raisin, il se produisait ainsi une nouvelle fermentation et cela donnait la pique. Oh ! par temps de chaleur il arrivait même que la pique soit allongée d’un peu d’eau, on pouvait ainsi en boire beaucoup, sans risque .Ca grattait fort mais la soif se trouvait étanchée. Parfois c’était de la frenette, boisson pétillante fabriquée maison, quelquefois tellement pétillante et sous pression que ça partait en jet puissant, vidant la bouteille en rien de temps ... quelle dommage. Les enfants aimaient beaucoup cette boisson fabriquée, je crois, avec des feuilles de frêne et du sucre. Il fallait attacher fort les bouchons, avec le même système de fil de fer que les conserves de légumes mise à cuire et à stériliser dans les chaudières.

Mais la pique et le vin ?

De nombreux habitants du village possédaient quelques ares de vigne, sur les coteaux exposés au midi. Le phylloxéra ayant tout ravagé en 1865, les vignes avaient été replantées après la guerre de 1914-1918 avec un cépage hybride dit américain, non greffé, résistant au parasite dont le mildiou, c’était l’oberlin. Mais c’était vraiment du sauvage et le vin était très raide … et bien coloré, du gros qui tache quoi. Chez certains s’y ajoutaient du bacco et parfois quelques grappes de noah. Le noah était également un hybride mais de cépage blanc, originaire de l’Illinois, rendu responsable de l’alcoolisme paysan et accusé de provoquer des troubles mentaux. Il fut interdit en 1934. On en voyait encore quelques rangs dans certaines vignes de Graffigny ; les quelques grappes mêlées au reste de la vendange n’étaient pas du tout dangereuses. Grand-père avait sa vigne sur le chemin de Brainville, des vignes … dures à bêcher au printemps, avec le ka-pioche, à tailler, à désherber, à rogner etc.., quel métier, quelle galère ….

Puis arrivait le temps des vendanges, temps béni pour les enfants, car ils avaient droit à une journée sans classe le jour où leur famille vendangeait. J’en connais un qui se trouvait avoir plusieurs familles … pour une école buissonnière … Le maître n’était pas dupe, mais enfin c’était les vendanges. Elles avaient lieu fin septembre, début octobre, même que grand-père a eu son dernier fils, Bernard, le jour des vendanges, le 5 octobre 1925. Certains matins la cueillette des grappes n’était pas du tout un plaisir avec la pluie, le froid, la terre collant aux souliers. Mais on rigolait bien, avec des chansons de parrain Pierre, un peu ‘salées’ telle ‘Malbrough s’en va t’ en guerre, plein de m …’ etc.., on buvait un coup d’oberlin de l’année passée ; on mangeait aussi du raisin, mais il était bien fier, gare à la chiasse, on mangeait du lard, parfois du jambon et du saucisson, c’était la fête. Le père de famille portait le tantlin lorsqu’il il était rempli par les cueilleurs qui y vidaient leurs charpagnes, et versait le raisin dans la balonge, sur le chariot, au bas des rangs de la vigne.
Le jour tombant, lorsque la cueillette était terminée et que la ou les balonges étaient pleines, il fallait atteler les chevaux et rentrer, soit en faisant un grand détour pour éviter un chemin trop rapide, soit descendre au plus court. C’était souvent le cas ; alors on enrayait les roues ‘arrière’ du charriot pour les bloquer : elles allaient servir de frein puisque ne roulant pas. Le bandage de fer produisait des étincelles sur les cailloux, c’était merveilleux. On serrait aussi la mécanique, c’était impressionnant. Et attention de ne pas fout’bas la balonge.
Arrivés à la maison : on transvasait le raisin dans la cuve à l’aide de fourches et de seaux. Et le soir tous les vendangeurs se mettaient à table pour un menu qui ne changeait guère au cours des années, ni au cours des journées de vendanges, chez les uns et les autres, haricot-lapin, parfois un coq, le tout bien arrosé avec l’oberlin et la goutte après le café.
La fermentation se faisait soit que la cuve fut fermée ( avec une soupape) , soit ouverte, à l’ancienne, dans ce cas tous les matins il fallait fouler le raisin avec un refouloir en bois ou le piétiner avec des botte , ou même pieds nus, mais cela était dangereux à cause du gaz carbonique, et, à ma connaissance, ne se pratiquait pas ou peu, à Graffigny.
Et le jour béni du soutirage arrivait pour la mise en tonneau. On avait ainsi le vin et plus tard la pique, pour toute l’année. Il restait les marcs qui, au cours de l’hiver, donnait la goutte après distillation à l’alambic. C’était le « tu bois la goutte » à celui qui rendait visite, apéritif autant que digestif et médicament à l’occasion pour lutter contre la grippe ou soulager quelques misères.
« Vas chercher du vin » tel était l’ordre du père pour aller tirer du vin au tonneau dans un litre, au moment du repas. La cave n’était pas éclairée, il fallait descendre à taton avec la trouille au ventre, et puis chaque fois que le robinet de mettait à couler c’est une envie de pisser ... que te prenais, alors, et bien tant pis ... tu te lâchais …. !
Il faut rappeler que les grandes années, telle l’année 1947, le raisin étant bien mur, l’on soutirait le jus de raisins très tôt pour obtenir un vin clairet qui finissait de fermenter en tonneau ; on l’appelait le vin gris, à cause de sa couleur. C’était alors un ‘grand vin’ de Graffigny. Il ne fallait pas trop en abuser car, alors, quel mal de crâne …
Après la guerre, petit à petit, les vignes furent délaissées et arrachées. C’est le vin de marchand, par opposition au vin du pays, qui se retrouva plus souvent sur nos tables, acheté soit en vrac, soit en bouteille, en particulier le vin d’Algérie très puissant et très lourd. Bien sûr on ne connaissait pas le champagne, seul un affreux mousseux était quelques fois gagné par les garçons, à la fête du village, au stand de tir.


TONNELIER ( Martin qui es tu IV )


Pendant la guerre les vignes furent bien soignées, le vin de marchand étant très rare et coûteux. De plus la futaille vieillissant, mon grand-père qui avait passé la main à ses fils pour les travaux de menuiserie, se mit à réparer et à fabriquer des tonneaux et même des cuves. Depuis plus de trois siècles ses aïeux avaient été menuisiers, charpentiers, luthiers, ébénistes, tous dans le bois. A présent grand-père se faisait tonnelier. J’appris plus tard que c’étaient les gaulois qui avaient inventé le tonneau pour remplacer les lourdes et peu pratiques amphores romaines. C’est ainsi que le goût du vin boisé fût inscrit dans nos gênes.

Pour moi, du haut de mes 10 ans c’était magique : transformer du chêne en tonneau ! Depuis le choix des planches bien sêches, la découpe sur la scie à ruban après traçage, la préparation de tous les éléments : dégauchissage et rabotage des pièces de bois qui allaient devenir : douves ou fond, puis le façonnage des cercles de fer à partir de grandes lames plates plus ou moins larges selon l’importance de la pièce à fabriquer : il fallait couper en bonne mesure, au burin, percer des trous, enfiler les rivets et les applatir au marteau sur l’enclume. Fabriquer les douves étaient tout un art, à l’aide de gabarits, scie et rabot. Le montage était difficile : faire tenir debout et assembler les douves : on les fixaient sur un premier cercle les unes à côté des autres à l’aide de grosse pinces en bois. Mais pour faire un tonneau il fallait les cintrer au milieu, dans leur plus grande largueur. Alors dehors, à terre, grand-père allumait du feu au centre du futur tonneau, les douves dressées vers le ciel. Ensuite,avec un carrelet, ou un manche à balais, recouvert sur un bout d’un gros chiffon tout mouillé, on badigeonnait l’intérieur des douves au fur et à mesure que le feu chauffait le bois de l’intérieur et dans le même temps, on enfonçait des coins de bois entre chaque douve et un cercle en fer pour les faire plier en douceur. Lorsqu’elles se rejoignaient, à force de patience, sous l’effet sans cesse renouvelé du feu et de l’eau qui les assouplissaient, on ajustait le cercle du dessus. Moments de jouissance, ancrée dans nos mémoires olfactives, de sentir et respirer l’odeur du chêne amplifiée par la vapeur qui se dégageait. Enfants lorsque nous gardions les vaches, lors de la vaine pâture, nous pratiquions cette technique pour fabriquer une canne avec une grosse épine ou une baguette de coudrier : nous savions qu’il fallait chauffer à la vapeur et bloquer avec un fil de fer le dessus de la baguette pour obtenir une poignée recourbée. Pour le tonneau il restait à monter les fonds après avoir graver leurs emplacements sur les douves à l’aide d’un trusquin géant. C’était encore une autre technique délicate à mettre en oeuvre.
Le souvenir le plus marquant reste pour moi la fabrication d’une grosse cuve. Il fallut installer un échafaudage tout autour pour procéder au montage des douves, avec un grand feu au milieu et bon nombre de seaux d’eau pour mouiller le manchon de bois garni de chiffons. Une belle pièce, et mon grand-père, à 70 ans n’en était pas peu fier.


PLACARD ET CARAMEL ( Martin qui es tu V )

En cette fin d’après-midi de septembre, maman, la boîte à ouvrage posée sur la table de la cuisine, raccommode les chaussettes de papa tout en me surveillant du coin de l’œil. Je viens d’avoir dix mois, me traînant à quatre pattes, tout naturellement j’explore l’espace, tout l’espace qui se présente à moi au raz du pavé, le pavé froid des grandes dalles de pierre de notre cuisine, pièce à vivre comme on dirait maintenant, mon dieu qu’elle est grande. Quelle chance, une grande porte laissée entrouverte me permet d’accéder au fond d’un trou. A tâtons je fais l’inventaire des objets déposés là : une poêle toute noire, le fond recouvert d’une épaisse couche de suie, quelques casseroles pèle-mêle, quelques bouteilles vides, une brosse, un vieux chiffon, une pelle à main, un fer à gaufre, pas grand’chose d’intéressant. Je fais demi-tour me promettant de revenir plus tard quand je serai grand.

Progressant, toujours en me traînant, je rencontre un autre trou noir, à l’opposé du premier : je peux y entrer, mais rien d’intéressant, à part crottes de chats, de la poussière et quelque vieux souliers. J’appris plus tard que c’était le dessous du lit de l’alcôve, lit encastré sous l’escalier du grenier. C’est là que je coucherai, devenu ‘grand’ et que seront arrivés une sœur et un frère, car pour les petits c’est la chambre des parents qui leur sera réservée, pour une surveillance plus rapprochée et une présence plus intime.

Continuant mon exploration je vois danser joyeusement devant moi le feu à l’âtre dans la pénombre de cette soirée de septembre déjà fraîche, lumière électrique éteinte. Il faut dire que très tôt on nous apprenait à se méfier de ces belles flammes qui lechaient la cheminée et de cette attirance des braises rouges étincelantes, la surveillance de la mère n’était pas inutile pour parer au danger de brûlure. Le foyer de l’âtre était au raz du sol, non surélevé ni enfermé comme aujourd’hui, un risque pour les enfants.

Le foyer était installé sur une platine avec ses deux chenets et adossée à une autre platine, platine qui, posée sur le chant, debout et encastrée dans un espace ouvert dans le mur de refend de la maison, faisait rayonner la chaleur dans la pièce située derrière, seul point de chauffe de cette chambre appelée communément le poêle (sens ancien : chambre chauffée) réservée aux parents et aux tout petits. Le matin, au saut du lit mon père allumait le feu à l’âtre avec des brindilles tirées d’un fagot, quelques copeaux apportés de la boutique et des rondins stockés dans la chambre à four. Lorsque le feu était bien démarré on y ajoutait un ou deux quartiers qui nourriraient la flamme jusqu’à midi.

On ne parlait pas de bûche, ce terme était réservé à la bûche de Noël, un gros quartier noueux, du charme si possible, mis de côté dès la fabrication du bois dans les affouages, l’hiver précédent. Pour retrouver un feu qui ne soit pas moribond en rentrant de la messe de minuit il était prudent de bien conditionner le bois mis à flamber dans l’âtre, et la grosse bûche faisait partie du lot. Pour moi l’origine de l’expression la bûche de Noël c’est cela, sans aller chercher autres définitions fantaisistes que l’on retrouve régulièrement tous les ans, au moment de Noël, dans les magazines.

Dès que le feu était lancé on suspendait à la crémaillère une marmite remplie d’eau. Le père faisait cuire un hareng ou un morceau de lard dans la poêle, ou des oeufs quelques fois du boudin sur le gril et maman posait une casserole de lait sur le trois-pieds, au dessus de la braise, en faisant attention de virer la queue du trois-pieds sur le côté pour ne pas risquer la culbute du lait dans la cendre.

Et puis vers neuf heures, dans une grande coquelle remplie d’eau froide aux trois quarts maman déposait un morceau de lard qu’elle avait découpé directement dans la grande bande accrochée et suspendue à une poutre de la cuisine, mise là à sécher après un séjour au saloir. Elle ajoutait carottes, choux-navet, haricots secs en grains, poireaux ; et souvent un enfant resté à la maison en l’absence de la mère était chargé d’entretenir et surveiller le feu à l’aide de la pincette et de la pelle à feu, il devait également ajouter dans la cocotte les pommes de terre vers 11 H. 15 .

A midi, nous étions tous à table pour manger la potée : une soupe bien grasse, suivie des légumes et d’un petit morceau de lard. Quelques noix ou une pomme complétaient le repas et parfois un morceau de gruyère de la coopérative. Dans la cheminée pendaient deux jambons, mis à sécher pour une bonne conservation. C’était un met de luxe réservé généralement aux adultes : une tranche grillée dans la poêle avec un œuf par dessus. On avait droit à tremper un morceau de pain dans le jus, nous les enfants.

Souvent dans le courant de la matinée, arrivait mon père, mon grand-père ou mon oncle pour mettre à chauffer le pot de colle de la boutique. La boutique c’était l’atelier de menuiserie : on ne connaissait pas la colle à froid à cette époque. La colle s’achetait en plaques brunâtres très dures à casser en morceaux, morceaux que l’on mettait à fondre dans un pot plongé dans une marmite à trois pieds remplie d’eau pour une fonte au bain-marie. Et quand c’était grand-père qui venait il n’était pas rare qu’il menace de nous coller les fesses par terre si l’on était pas sage ; on savait que c’était une colle très forte pour l’avoir vu mettre en œuvre par notre père, on ne riait plus, mais cela nous faisait moins peur que sa menace de nous mettre dans sa culotte …

Dans la journée les fers à repasser prenaient la place des coquelles en fonte. Et puis pas besoin d’incinérateur le tout directement dans le feu : poussières, coquilles, papiers gras, arêtes, os etc.. les épluchures étaient reservées aux lapins ou au cochon.

Le soir venu, toujours cuisinés sur le feu à l’âtre, le repas consistait selon en omelettes aux pommes de terres, semoule, soupe au lait, panades, nouilles, etc ... Parfois, par quelque miracle : c’était les gaufres, en général pendant l’écossage les haricots, tous autour de la cheminée. Papa chargeait le feu de petit bois bien secs, un bon feu quoi, il sortait le fer à gaufres à grands manches, maman faisait la pâte, une couenne de lard passée sur les deux côtés du fer, une louche de pâte et hop sur un côté, sur l’autre, c’était cuit. Des gaufres molles et bonheur, on avait droit à la confiture ; les plus petits servis en premier, les autres attendraient. Parfois, comble du bonheur j’eus droit à une goulée de vin chaud, grand-père prétendait qu’avec cela la leçon de géographie entrerait toute seule dans ma tête. Mais le lendemain à l’école : la liste des canaux de la France était un peu courte de l’avis de l’instituteur. Parfois c’était les crêpés (crêpes épaisses) , cuits dans la poêle et la grande blague : papa nous disait « je vais retourner le crêpés en l’envoyant dans la cheminée et vous l’attraperez dehors ... On y croyait qu’à moitié mais on allait voir quand même … pour rien … ! Et puis quand on tuait le cochon ; sur le gril à même la braise on posait le boudin ou la riblette(petite grillade de porc) , ou une côtelette. Que c’était bon.

Les soirs d’hiver tous se regroupaient autour du feu, soit pour étudier les leçons, soit tout simplement pour se chauffer ou écosser les haricots et parler entre nous enfants et parents. C’était la veillée quelques fois agrémentée par la présence d’un ami ou d’un parent, oncle, cousin ... Revers de la médaille c’était aussi le dur moment où se réveillaient les angelures aux pieds. Oui les engelures, j’ai rencontré dernièrement un médecin qui n’en a jamais vues …Nous, on savait ce que c’était pour avoir eu les pieds froids et humides toute la journée, tant dehors qu’en classe, nos doigts de pieds étaient tout rouges et la chaleur déclenchait immanquablement de terribles démangeaisons, sans compter les engelures aux mains.

Je compris plus tard pourquoi l’on employait le mot foyer pour désigner la famille ; en effet ce feu à l’âtre, ce coin de chaleur unique, réunissait toute la famille tant par son apport de chaleur que pour la cuisson des aliments. C’était l’âme de la maison. N’oublions pas le petit Jésus qui passait par la cheminée pendant la messe de minuit, parfois il était très coquin comme l’année de mes six ans où il mit dans mes sabots (mes vrais sabots) un sac d’écolier … avec une petite orange tout de même.

Mais je crois que dans mon histoire je suis resté trop longtemps au coin du feu et que je me suis projeté dans le futur. J’en reviens donc à mon exploration de la cuisine à quat’pat’ . Restait le coin de la pierre d’eau. Mais cette pierre était trop haut placée pour moi et je ne pouvais donc pas atteindre le seau rempli d’eau, réserve pour la journée. Oui, nous devions aller à la fontaine publique, car on n’avait pas l’eau sur l’évier. L’eau de cette fontaine était très fraîche même en été, provenant d’une source toute proche de notre maison ; s’y abreuvaient dans les auges les vaches rentrant pour la traître. J’y ai aussi vu un allemand en 40 boire à la goulotte en disant « finisch la guerre » . Pauv’vieux : quand trois ans plus tard il se retrouva à Stalingrad il a sans doute déchanté.

Ce qui devait arriver arriva : une petite sœur est née et me voilà propulsé en avant. Je deviens l’ainé, le grand, je marche et j’ai grandi, mais je vais encore sur le pot. Je vais pouvoir enfin, en poussant sur la pointe de mes pieds et en tendant les bras, accéder au premier rayon situé au dessus des casseroles. Mais ce n’est plus un trou noir, car en ouvrant bien la grande porte j’aperçois beaucoup de rayons jusqu’au plafond. Je découvre la miche de pain, avec un grand couteau, les cuillères et les fourchettes. C’est le bon pain de la boulangère qui est grande, blonde et a de gros seins. Maman aussi a des seins pour nourrir ma petite sœur, mais ils sont moins gros, et maman est une belle brune, comme papa, de plus lui il est frisé. Ah ces tranches de pain qu’il coupe au début des repas avec son couteau de poche qui ne le quitte jamais. Sans oublier la petite croûte pour le dernier qui fait ses dents : il va pouvoir mâcher à plaisir et apprendre à manger : moitié pour lui, moitié pour la bavette … Mais sur les autres rayons : qu’y a t’il ? Surtout il y en a un, beaucoup moins large, il doit être très difficile à atteindre ; cela doit être fait exprès …

Je ne peux pas encore voir ce qu’il y a dessus la pierre d’eau. La porte d’entrée trop grande pour moi, je devrai encore patienter pour faire une escapade. Mais, en attendant j’ai découvert une autre porte entrouverte, à hauteur de mes yeux, j’aperçois des torchons et des serviettes sur le premier rayon et en dessous : des chaussures, des brosses, du cirage. Plus tard quand le petit Jésus passera à Noël et quand quelques tantes nous aurons donné de menus cadeaux, j’aurai la malice avec mon frère de passer la main entre les torchons pour découvrir la cachette de notre sœur : quelques bonbons, parfois une orange ou un petit Jésus en pain d’épice, car, bête qu’elle était, elles ne les mangeait pas tout de suite, quant à nous les garçons on était vite à sec, et on n’avait pas peur de croquer la tête du petit Jésus.

Puis arriva un petit frère et je pris un grade de plus, j’avais 4 ans et je devenais responsable. A présent je grimpais bien sur les chaises, alors à moi les autres rayons ; non pas tous, mais les plus accessibles. Donc au deuxième, au dessus du rayon du pain, je découvre des bouteilles de vinaigre et d’huile, le litre de vin, ails, ognons, échalotes, beurre, du gruyère, une boite de sardine, un pot de crème, pas de quoi pavoiser. Ah si : du cacao et du sucre (çà c’était avant la guerre) . Tout cela était acheté à l’épicerie du village dont je parlerai plus tard, sauf la crème et le fromage qui provenaient de la fromagerie. Je me promis de revenir avec une petite cuillère pour me servir en cacao sucré ...

Quant au feu, à présent j’avais la mission de pousser les quartiers tout en surveillant la petite sœur. J’ai pu monter sur la pierre d’eau et plonger la louche réservée à cet effet dans le seau pour y puiser de l’eau et la boire. C’était un exploit. A côté de la louche accrochée au mur, était suspendu le panier à salade, vous savez un panier en fil de fer pour secouer la salade et ainsi l’essorer. Et bien le vendredi il servait à y déposer les harengs frais afin qu’ils s’égouttent sur l’évier et croyez moi si vous voulez, une fois le chat est arrivé à choper un hareng à force de sauts depuis la pierre d’eau. La chasse s’en suivi. Mais ... hop ... le chat ... parti ...

Le chat était indispensable, ho ! pas à la cuisine où il n’avait le droit de venir que pour manger quelques restes. Sa place était dans la chambre à four et dans la grange où il avait de quoi s’occuper et se nourrir avec les souris qu’il chassait. Je ne parle pas des rats qui couraient dans la cave et dans la soute à cochon. Papa avait inventé un piège en bois assez éfficace : une caisse de 40 sur 30 cm et 20 cm de haut. Dans cette caisse étaient fixées deux tiges en bois de 40 cm dans lesquelles un bloc de chêne pouvait coulisser, un système de ficelle et de targette et c’en était fait des rats qui avaient la malchance de rentrer dans la caisse, alléchés par l’odeur du morceau de lard fixé sur la targette. Ils se trouvaient écrasés au fond du piège. Combien j’en ai trouvés le matin complètement aplatis.

Attention dans mon village les enfants allaient à l’école, pardon à l’asile, dès l’âge de 4 ans. J’ai longtemps cru que c’était l’âge de l’école obligatoire Oui on disait l’asile, aujourd’hui on dirait maternelle ou jardin d’enfants. J’ai vérifié sur le grand dictionnaire Littré : en voici une définition : « établissements où l’on gardait des enfants en leur donnant des rudiments d’éducation jusqu’à l’âge de six ans » . Hélas j’y avais droit, j’étais déjà en liberté surveillée, le début de mon asservissement à la vie sociale. Mais restaient les jeudis et dimanches et surtout les vacances, de quoi m’occuper sérieusement. C’est ainsi que l’âge avançant, commençant à lire je pus satisfaire entièrement ma curiosité en explorant à fond la cuisine et ses rangements. Le pavé était toujours aussi froid, le feu toujours allumé et brillait une seule ampoule électrique pour toute la maison, cette ampoule étant à la cuisine.

Bien entendu dans les autres parties de la maison, chambres, grange, grenier, chambre à four, cave, etc ... la nuit tombée il fallait se déplacer avec une lanterne. Chez nous nous n’avions qu’une lanterne à bougies, d’autres plus argentés avaient des lampes à pétrole, on les appelait les lampes- tempête, réputées ‘insoufflables’par le vent. L’électricité ne fut installée en dehors de la cuisine seulement quelques années après la guerre de 40.

Ayant observé ma mère lorsqu’elle rangeait son porte monnaie sur le fameux petit rayon difficilement accessible, je profitais de ses absences, pour mettre la main dessus. Il y avait quelques sous percés et une ou deux pièces plus grosses. Je remettais le tout bien en place, déjà satisfait de ma découverte. On verrait plus tard, car j’avais quelques idées en tête concernant une fille du village, on dirait aujourd’hui une petite copine. Et puis il faut le dire à présent je savais que cet ensemble de rayons avec une grande porte s’appelait un placard. Or je n’étais pas arrivé au rayon du haut difficilement à ma portée même à l’aide d’une chaise. Il fallait trouver un autre moyen et choisir un moment où je serais sûr d’être seul et pas dérangé ; en attendant je croquais au passage un cran de chocolat.

En fait à force d’observation de ma mère et de mon père je connus assez vite les produits qui se trouvaient tout en haut du placard. De la goutte, du sirop de cassis et toute la pharmacie de la famille. La goutte, c’est ainsi que l’on appelait l’eau de vie, à boire après le café ou lors d’une visite et aussi un petit coup en cas de défaillance passagère, « avale, çà va te r’monter » comme on disait ; c’était du marc ou de la prune, comme dans toutes les maisons du village. Le cassis on en servait aux visiteurs du nouvel an ou à la fin d’un repas de fête, en principe réservé aux femmes. Pour le reste les produits ‘pharmaceutiques ‘ étaient ceux-ci :

Les pétales de fleurs de lys dans la goutte, à poser sur les petites blessures pour les tenir nettoyée et propre, serrées par une bande. L’eau oxygénée apposée à l’aide de coton sur une blessure fraîche, çà piquait fort. Sans oublier le talc pour les fesses des bébés.

La teinture d’iode : le père cassait un brin de fagot sur le bout duquel il fixait un morceau de coton hydrophile imbibé de teinture d’iode et il te badigeonnait le fond de la gorge sérieusement. Les tisanes : serpolet, tilleul, queue de cerise.

La graine de moutarde pour fabriquer les cataplasmes posés très chaud sur la poitrine en cas de toux sérieuse. On ne recourait aux ventouses (des verres faisaient office de.) que dans les cas grâves.

L’aspirine pour les maux de tête et de dent, moitié d’un cachet fondu dans un verre d’eau avec du sucre. On ne voyait jamais le dentiste, les abcès devaient s’ouvrir tout seul et guérir de même, avec un peu d’aspirine pour te soulager de ces terribles douleurs. Pour les dents de lait, lorsqu’elles menaçaient de tomber et devenaient gênantes, mon père prenait un bout de fil à coudre solide, il l’enroulait autour de la dent déjà à moitié tombante et d’un coup sec la tirait hors de la bouche. Le soir on la mettait sous l’oreiller et dans la nuit une petite souris venait la chercher et laissait un carré de chocolat à la place. On aimait bien y croire.

Durant la bonne saison on avait recours à quelques herbes dont les plus connues étaient le plantin et des plantes à la sève jaune. En générale on s’en servait pour les soins de la peau. On avait aussi recours au saindoux pour les crevasses, en hiver.

Mais le médicament miracle qui se trouvait dans toutes les maisons c’était bien la toile souveraine, appelée aussi toile vésicante et topique dans une autre variété. Au village on l’appelait toile de curé parce que c’est un prêtre des environs qui l’avait inventée, mise en fabrication et en vente. Les médecins connaissaient cette toile, mais ils fermaient les yeux devant certains résultats probants. L’application était simple : après avoir légèrement chauffé le côté enduit d’une matière dont je ne connais plus la composition, pour la faire adhérer, on l’appliquait sur l’endroit douloureux ou infecté. Souvent épaisse et jaunâtre, parfois purulente, la sérosité expulsée entraînait les toxines de l’organisme qui était ainsi d’autant mieux désintoxiqué que l’élimination avait été plus abondante, le soulagement obtenu étant lui-même d’autant plus grand. Personnellement, au cours de mon adolescence j’ai obtenu la guérison d’une grosse infection par staphylocoque. Notre inventeur n’était pas apprécié des pharmaciens et la production du être légalement suspendue. La composition du médicament était bien connue, mais il fallait le mettre en œuvre de bonne façon. Je crois savoir qu’une certaine personne a appliqué cette toile sur un sein gercé alors qu’elle allaitait encore son enfant …d’où complications bien prévisibles. Toile souveraine oui mais pas universelle et bonne à tout. En attendant, comme on dit, elle a été souvent efficace, d’un prix très abordable en ces temps sans sécurité sociale ni assurance.
Le matériel médical familial, n’était pas à la cuisine mais rangé dans la chambre des parents : poire à lavement, plat-bassin, thermomètre, cuvette émaillée ...

Voilà donc pour le grand placard de la cuisine dont je suis venu à bout de mon inventaire pendant les vacances. Il y avait aussi un pot de confiture, çà crevait tellement les yeux que je l’avais oublié, et dieu sait pourtant que, en cachette, j’y trempait souvent ma cuillère. Restait ce petit rayon, avec le porte-monnaie de ma mère, posée dessus. Ma tirelire n’étais jamais bien remplie et comme par hasard ma mère avait souvent besoin de monnaie elle se servait sur mon compte avec promesse de rendre, mais oubliait systématiquement. Il en était de même lorsque mon parrain me donnait chaque année, au nouvel an, une belle pièce de 5 ou 10 francs, couleur argent, cette pièce disparaissait dans les profondeurs de la bourse familiale. Il serait donc juste qu’un jour je me rembourse moi-même ; l’idée me trottait par la tête et j’avais envie de faire plaisir à ma préférée parmi les filles de mon âge, à l’école et au caté qui avait lieu le jeudi auprès de Monsieur Le Curé.

Tous les jours de classe, en remontant de l’école, je passais devant l’épicerie où se vendaient entre autre du bois de réglisse, des bonbons, des sucettes, des cacahuètes, du zan et autres gourmandises (c’était avant la guerre) . Mais pour rentrer dans la boutique et acheter des sucreries deux difficultés se présentaient : avoir des sous et agir sans être vu par les copains ou les cousins, toujours prêts à jouer les rapporteurs. Et puis est-ce que je pouvais me fier à l’épicière qui, normalement, devait être tenue au secret professionnel ou du moins avait intérêt à se taire si elle ne voulait pas perdre un tel client.

Après mûre réflexion je décidais de passer à l’action. Un mardi vers quatre heures, en rentrant de l’école ma mère étant au jardin, mes frères et ma sœur occupés à jouer dans la cour, (oui entre temps j’avais hérité d’un deuxième frère) je me servis dans le porte monnaie de maman, dans le placard, car à présent j’accédais facilement au petit rayon, placé haut et en retrait. Le lendemain, un mercredi, en revenant de l’école, je trainais un peu derrière les autres pour ne pas être vu et j’entrais à l’épicerie en douceur. Par chance il n’y avait personne. Je demandais des caramels pour la valeur de mes sous et je les mis rapidement dans ma poche.

Me voilà arrivant à la maison tout guilleret. Et alors … patatra ... mon cousin était passé par là, je ne vous dis pas l’accueil chaleureux de ma mère qui, bien sûr, avait été mise au courant pas ce cul-cul de cousin. J’ai du donner les caramels à ma mère, réussissant cependant à en mettre plusieurs de côté dans mon mouchoir. La punition fût immédiate, assez rude : « vas coucher sans souper ». Peu importe, j’avais mes caramels. C’est ainsi que riche de ces bonbons j’ai pu le lendemain en offrir deux à ma bien aimée pendant le cours de caté dispensé par notre curé, premier cadeau de ma vie à une bonne amie. Il était bien ce curé, tout d’abord il nous lisait des histoires et puis surtout il nous emmenait à la chasse aux buses, nous les enfants de chœur. A l’époque la buse était un animal nuisible parce que voleuse de poussins et de poulets et la chasse à ce rapace était permise. Et alors, en rentrant nous avions droit à devinez quoib … un verre de Monbazillac, un petit verre bien sûr, délice d’un premier vin autre que l’oberlin de mon père. Il avait une bonne cave monsieur le curé, les allemands en juin 1940 y ont goûté généreusement. Mais dès la fin de la guerre la cave fût à nouveau bien garnie ; adolescent il m’a ainsi été donné de déguster, à la cure avec Monsieur le Curé et des copains, un verre de Chambertin ... ! On n’en fait plus des ‘comm’ça’ ... des curés !

Pour les caramels, 65 ans plus tard, ma bonne amie de l’époque qui entre temps a fait son chemin, me rappelait ce cadeau que je lui avais fait. Aujourd’hui la prescription aidant j’ai pu lui avouer sans risque le larcin commis au dépend de ma mère pour lui offrir ces caramels. Elle m’a pardonné sur le champ m’avouant, par ailleurs, que vraiment elle était amoureuse de moi en cette belle époque de notre douce enfance et qu’elle avait éprouvé un immense plaisir à recevoir ce cadeau du beau garçon qu’elle aimait.


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